L’émission du 24 janvier 1994 (avec vente anticipée le 22 janvier à Nancy et à Bourg-la-Reine) propose une série de quatre timbres-poste consacrée aux arts décoratifs de la fin du XIXe siècle et du tout début du XXe, au moment où l’Art nouveau impose en France une grammaire formelle immédiatement reconnaissable : lignes végétales, mouvement, goût des matières, et dialogue constant entre artisanat d’art et modernité industrielle. Le choix des sujets n’est pas anodin : il dessine une cartographie culturelle entre Paris et Nancy, entre architecture, mobilier et arts du feu, et fait émerger une cohérence d’ensemble autour de l’École de Nancy et du “style 1900”, tout en rappelant que ce courant n’est pas un simple décor mais une vision globale de l’objet, du cadre de vie et de la ville. Philatéliquement, l’unité de la série est renforcée par une présentation homogène : timbres verticaux de 26 × 36,85 mm, imprimés en héliogravure, 40 timbres à la feuille, avec une mise en page signée Michel Durand-Mégret. Deux figurines sont dessinées par Pierrette Lambert (Gallé et Majorelle) et deux par Jean-Paul Véret-Lemarinier (Guimard et Dalpayrat), ce partage donnant à la série un rythme visuel sans briser l’équilibre global. La valeur faciale indiquée pour chaque timbre est de 4,40 F, ce qui ancre clairement l’émission dans les usages du courrier intérieur de l’époque, tout en la rendant accessible aux collectionneurs qui peuvent reconstituer facilement l’ensemble.
Le premier timbre met à l’honneur Émile Gallé et la verrerie lorraine au sommet de son raffinement, à travers un vase conservé au Musée de l’École de Nancy, connu sous l’appellation “Coupe roses de France” (ou “Coupe Simon”). Gallé incarne une figure totale de l’Art nouveau : artiste, industriel, chercheur, passionné de botanique, il fait du végétal un langage, mais aussi un motif d’expérimentation technique, en jouant sur les superpositions, les inclusions, les émaux, les effets marbrés et les contrastes de matière. La narration associée à l’émission rappelle cette tension féconde entre tradition verrière régionale et innovation, et situe Gallé comme un promoteur essentiel du “style 1900”. Sur un timbre, traduire un objet de verre est un exercice délicat : il faut rendre l’éclat, la transparence, la profondeur des teintes sans perdre la lisibilité postale ; l’héliogravure, par ses possibilités de dégradés et de densités, se prête particulièrement bien à cette restitution d’effets lumineux.
Le deuxième timbre s’attache à Hector Guimard, non pas via un bâtiment entier, mais par le détail d’un entourage du Métropolitain, en fonte, immédiatement évocateur du “style métro”. C’est une idée très juste : l’Art nouveau a autant marqué le quotidien par ses éléments urbains que par ses objets d’exception, et l’entrée de métro devient ici un symbole de la modernité parisienne, entre esthétique organique et production en série. Guimard, médiatique, signant ses créations comme une marque, a porté l’ornementation jusqu’à en faire une identité, avant d’évoluer vers des formes plus fonctionnelles lorsque la Belle Époque s’éteint et que l’Art déco impose d’autres règles. Le timbre fonctionne ainsi comme un fragment patrimonial : un morceau de ville, devenu icône, que la philatélie fixe et diffuse, à la manière d’un “motif” que l’on reconnaît avant même d’en analyser les courbes.
Le troisième timbre met en lumière Pierre-Adrien Dalpayrat et le grès émaillé “flammé”, avec une pièce de céramique (grès) située vers 1898. Dalpayrat est parfois moins immédiatement identifié du grand public que Guimard ou Gallé, mais son inclusion dans la série est essentielle pour comprendre la richesse de l’Art nouveau : ici, la prouesse n’est pas seulement la forme, souvent sobre, mais la couleur, obtenue au prix d’un savoir-faire de cuisson et d’émaux d’une extrême exigence. Le “rouge Dalpayrat” est devenu une signature, preuve que la matière peut, à elle seule, porter un style. Sur le plan philatélique, ce choix élargit la série au-delà des grands emblèmes urbains : il rappelle la place de l’atelier, du four, de l’expérimentation, et fait entrer la céramique d’art dans le récit national des arts décoratifs.
Enfin, le quatrième timbre est consacré à Louis Majorelle et à l’ébénisterie de l’École de Nancy, à travers une table de salon à double plateau ornée de bronze sur le thème du nénuphar, également conservée au Musée de l’École de Nancy. Majorelle illustre une autre dimension capitale de l’Art nouveau : la fusion entre structure du meuble, marqueterie, choix de bois, et bronzes décoratifs qui prolongent la ligne végétale jusque dans la poignée, l’entrée de serrure ou la protection d’angle. L’évocation du nénuphar n’est pas décorative au sens faible : elle exprime l’idée même de croissance, de courbe, de continuité, qui irrigue l’ensemble du mouvement. Dans une série de quatre timbres, Majorelle apporte le lien direct avec l’art de vivre, l’intérieur, le mobilier, et complète ainsi le triptyque verre–ville–céramique par l’objet domestique.
En réunissant Gallé, Guimard, Dalpayrat et Majorelle, l’émission “Arts décoratifs 1994” compose une mini-synthèse parfaitement lisible : la nature comme modèle, la technique comme moteur, et la circulation des formes entre atelier et espace public. Pour le collectionneur, c’est une série cohérente à monter en ensemble, qui raconte un moment précis où la France affirme une identité décorative singulière, entre Nancy et Paris, entre pièce unique et production destinée au plus grand nombre.
Article rédigé pour WikiTimbres